Qui sont-elles ?

Qui sont-elles ? Ces femmes que l’on voit furtivement faire la manche… Ces jeunes femmes perdues au sein d’un groupe d’hommes, de chiens, de bouteilles… Ces femmes entraperçues posées sur un banc, entourées de sacs plastiques, absentes, perdues, fuyantes…

Qui sont-elles ? Quelle histoire ou plutôt quelles histoires les conduisent dans cette errance, fuite sans fin d’une souffrance intérieure extrême, d’une impossibilité, parfois, à vivre le réel ? Quel regard portons-nous sur elles ? Est-ce le même que sur les hommes ?


Les parcours et les situations qui conduisent les femmes à l’exclusion et à l’errance sont très hétérogènes : le contexte politique et socio-économique joue, ainsi que les blessures personnelles (ruptures familiales, traumatismes vécus).

Ces femmes ont vécu des passages à la rue, plus ou moins longs, plus ou moins fréquents, plus ou moins répétitifs.

Selon la dernière étude de l’Insee, il y avait début 2012 141 500 personnes sans-domicile* en France. 38% des sans-domicile étaient des femmes. Depuis l'enquête précédente en 2001, le nombre de sans-domicile en France a augmenté de plus de 50%. Parmi les sans-domiciles, c’est le nombre de femmes et d’enfants qui a connu la plus forte progression même s’il reste moindre que le nombre d’hommes.

Dans la plupart des cas, être sans-domicile ne constitue pas une situation stable : ces femmes font des allers-retours entre l’hébergement chez des proches, des squats, la rue, des abris de fortune, des lieux d’hébergement, des logements plus stables. Ces allers-retours expliquent aussi la difficulté de comptabiliser les personnes sans domicile et notamment les femmes, qui trouvent plus que les hommes des solutions de « débrouille » et ne sont donc pas visibles dans les structures, institutions ou dans l’espace public.

Les conditions d’hébergement des femmes sans domicile sont plus stables que celles des hommes dans la même situation : elles ne représentent que 5% de la population sans abri, selon l’Insee.

Pour Maryse Marpsat**, ce moindre risque pour les femmes de se retrouver sans chez-soi s’explique notamment par des rôles sociaux différents assignés aux hommes et aux femmes, notamment en ce qui concerne la parentalité. En effet les rôles féminins traditionnels étant attachées au foyer et à un rôle (potentiel) de mère, il serait plus intolérable de laisser une femme dehors puisqu’elle ne saurait manquer à son rôle domestique. Par ailleurs, les solidarités familiales et amicales s’exercent davantage envers les femmes, ce qui leur permet de trouver des solutions temporaires d’hébergement : c’est ce que dit Elina Dumont***.

L’espace public où évoluent les femmes sans abri est baigné de violence. Une violence qui s’accroît au quotidien avec l’augmentation de la précarité et de l’exclusion. La galère, une mauvaise alimentation, le stress, le froid, les addictions diverses, les violences les abîment : leur corps en porte les traces. Ce corps de femme qu’elles ne sentent plus est peu à peu oublié, ignoré, nié. Pour se protéger, par instinct de survie, elles se cachent, se rendent invisibles, transparentes, consciemment ou non. Diverses solutions sont adoptées pour se rendre invisible : prendre une apparence masculine, ou bien garder une apparence très soignée, rester en mouvement, mimer l’attente dans une gare… Progressivement, ces femmes en grande errance perdent les repères de leur identité.

Ces femmes sont marquées par la honte et la culpabilité. Elles n’ont pas répondu aux attentes et exigences de la société envers elles, attentes qu’elles ont intégrées. Elles n’ont réussi à satisfaire à aucun des rôles qui leur sont dévolus en tant que femme : elles n’ont pas de « foyer », espace féminin par excellence ; leur vie affective est faite d’échecs répétés, elles n’ont pas réussi leur vie de couple ; leurs enfants sont souvent placés, elles n’ont pas su être « une bonne mère » ; la souffrance les pousse vers l’alcool, et le regard de notre société sur les femmes alcooliques est particulièrement dur… Ce sentiment de honte et de culpabilité conforte la mésestime et le désamour de soi, la dévalorisation, le mépris de soi si ancrés en elles.

Ces femmes ont des histoires de blessures très anciennes, de difficultés à vivre ; des histoires de rejet, d’abandon, d’intime touché ; des histoires de vie, de mort, vécues dans une grande solitude. Ce sont des histoires de violences physiques et psychiques, de violences sexuelles, de viols, tues depuis très longtemps. Face à ces histoires terribles, elles n’ont pas trouvé les ressources personnelles et sociales suffisantes pour rebondir.

A tout cela s’ajoutent, avec le temps et l’âge, des échecs répétés traduisant la difficulté à dépasser les traumatismes anciens, une reproduction de situations à l’infini, un cycle infernal : maternités répétées, changements continuels d’hébergement, multiples relations de couple…

Ces femmes sont passées par de multiples structures et services sociaux (maraudes, accueils de jour, centres d’hébergement d’urgence, CHRS), où elles sont très connues. Ces passages se sont souvent terminés par des échecs répétés débouchant sur des retours à la rue. En effet, ces femmes acceptent difficilement les filières d'hébergement existantes et/ou y sont difficilement acceptées : grande désocialisation, rapports hommes/femmes violents et primaires, problématiques addictives, violence institutionnelle…

Ces mises en échec répétées ainsi que leurs conditions de vie à la rue exacerbent leur désespérance, leur propre violence, provoquant parfois des incarcérations.

Plus ces échecs se répètent, plus ces femmes atteignent un niveau élevé de désocialisation. Ainsi, elles sont loin de ce qu’on appelle un processus de réinsertion. Leur comportement et leur fonctionnement déstabilisent les structures sociales qui se retrouvent démunies et impuissantes. Par ailleurs, ils remettent également en question les fondements de l’accompagnement social proposé (diagnostic, orientation, projet de réinsertion, évaluation, sortie du dispositif…) qui se révèle inadapté et donc peu efficace.

Malgré tout, ces femmes s’accrochent ardemment à la vie et n’ont pas basculé dans la clochardisation.

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*L’enquête Sans Domicile 2012 « cherche à atteindre les adultes des agglomérations de 20 000 habitants ou plus ayant passé la nuit précédant l'enquête dans un service d'hébergement ou un lieu non prévu pour l'habitation (rue, parking, cage d'escalier…), désignés comme « sans-domicile ». Parmi eux, ceux ayant passé la nuit dans un lieu non prévu pour l'habitation, sont appelés des « sans-abri ». »


**Marpsat M., « Un avantage sous contrainte. Le risque moindre pour les femmes de se trouver sans abri », Population, vol. 54, n°6, p. 1019-1032. Cet article est issu de l’enquête menée par l’INED en 1995.  


***Elina Dumont Longtemps, j’ai habité dehors, Flammarion, 2013.


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